JEAN-PIERRE Le GOFF: « La filiation n’est pas à la discrétion du gouvernement »

Nous publions, ici , l’excellent entretien (paru récemment) de notre ami Jean-Pierre Le Goff, sur le sujet brûlant de la PMA, qui pose en réalité celui de notre filiation…

Bonne lecture,
RM

Jean-Pierre Le Goff:
«La filiation n’est pas à la discrétion du gouvernement» Vox Société
Par Guillaume Perrault
Mis à jour le 17/09/2019 à 09 h 56 | Publié le 16/09/2019 à 19 h 28

GRAND ENTRETIEN – Le projet de loi sur la bioéthique, qui
autorise la PMA pour les couples de femmes et les femmes
célibataires, sera débattu la semaine prochaine dans
l’hémicycle du Palais Bourbon. Figure importante de la vie
intellectuelle française, Jean-Pierre Le Goff réfute le
caractère d’évidence que revêt la réforme aux yeux de ses
partisans. Le philosophe et sociologue* s’inquiète de voir
toutes les objections balayées au nom du principe d’égalité.

LE FIGARO. – Comment le projet de loi sur la bioéthique, qui comporte
l’autorisation de la PMA pour les couples de femmes et les femmes
célibataires, est-il perçu dans l’espace public?

Jean-Pierre LE GOFF.
-Le risque est que cette loi apparaisse comme une réforme
parmi d’autres, voire secondaire dans la mesure où elle ne concerne qu’une
minorité de personnes si on la compare aux réformes de l’assurance-chômage et
des retraites. Les lois dites sociétales peuvent se trouver intégrées et diluées dans
une rhétorique du changement et du nouveau monde qui mélange les genres en
les plaçant tous sous le signe de la modernisation et du progrès.
Face à toute tentative de banalisation, il faut le rappeler: la loi qui permet la PMA
pour les femmes seules et les couples de femmes n’est pas une réforme
adaptative comme les autres, dans la mesure où elle met directement en jeu une
conception de la condition humaine, de la procréation et de la filiation. On sort
du registre thérapeutique pour satisfaire les exigences d’une minorité et bricoler
la filiation ; on flirte avec l’idée que «tout est possible» et que l’individu est roi.
On ne peut évacuer la question: en quoi, dans une démocratie libérale, l’État et la
politique sont-ils fondés à intervenir de cette façon dans le domaine de la
procréation et de la filiation qui n’est nullement comparable au champ
économique, social et politique? Ce projet de loi engage directement des
conceptions philosophiques, anthropologiques, religieuses qui sont transversales
aux clivages partisans. La promesse de campagne d’Emmanuel Macron et la
victoire aux élections donnent-elles à la majorité un blanc-seing et une bonne
conscience pour voter une loi de cet ordre? L’honnêteté politique dans ce
domaine me paraît être la liberté individuelle totale de vote.

Quelle tournure va prendre, selon vous, le débat sur la «PMA pour toutes»?

Des partisans inconditionnels et des journalistes militants ne manqueront pas de
rejouer la énième version des progressistes contre les conservateurs, des
modernes contre les passéistes, des individus sains d’esprit contre ceux atteints
de «phobies» diverses. Mais, en même temps, le président et le gouvernement
veulent se démarquer de l’attitude arrogante dont le pouvoir socialiste avait fait
preuve lors de la loi sur le «mariage pour tous» et l’adoption des enfants par les
couples homosexuels, et éviter un conflit trop marqué. Et ce, au moment même
où Emmanuel Macron tient désormais à «réconcilier les Français» après la grave
crise des «gilets jaunes». Même si la réforme des retraites apparaît comme un
thème plus explosif et mobilisateur, le gouvernement ne tient pas à envenimer
les choses. Et comme cela ne concerne qu’une minorité, les pouvoirs publics
peuvent espérer que cette loi ne suscitera pas trop de remous.

On crée une commission spéciale à l’Assemblée nationale, on consulte des
chercheurs, des médecins, des représentants des différentes religions et des
courants de pensée. Il s’agit de «faire vivre» le débat au Parlement et dans la
société dans un «esprit de sérénité» et de «respect mutuel». Tout en sachant que c’est une promesse de campagne d’Emmanuel Macron qu’il s’agit de tenir et que la liberté de conscience et de vote des députés de la majorité a quand même des limites…

Autoriser la «PMA pour toutes» les femmes participe-t-il de la lutte contre
les inégalités?

Le passage opéré initialement par la gauche de l’égalité citoyenne et de la lutte
contre les inégalités du plan économique et social au plan anthropologique me
paraît une aberration dont nous n’avons pas fini de subir les effets.
Dans cette
nouvelle conception de la lutte contre les inégalités, les différences sexuelles
dans le processus de procréation, le fait de pouvoir ou non porter et mettre au
monde un enfant peuvent être considérés comme une inégalité fondamentale
entre les femmes et les hommes, entre les lesbiennes et les homosexuels, sans
parler des «trans» et des «bi». À la limite, certains pourraient penser qu’une
procréation, une gestation et une naissance qui seraient totalement désincarnées mettraient tout le monde sur un même plan d’égalité. En attendant cette situation hypothétique, comment les homosexuels pourraient-ils faire des enfants sans recourir à la GPA? Dans cette nouvelle lutte indéfinie pour l’ «égalité», la revendication de la GPA paraît cohérente.
«Les députés n’en ont pas fini avec le texte, qui donnera
lieu à des débats complexes, pour tenter de réguler une
égalité devenue folle sur fond de déstructuration»
Le remboursement de la PMA par la Sécurité sociale en espérant que cela ne
coûtera pas trop cher aux organismes sociaux et à l’État me paraît typique de cet
évitement des questions de fond. Encore s’agirait-il de savoir si on ne change pas à cette occasion le rôle de la Sécurité sociale en remboursant des pratiques qui vont au-delà d’une optique de soins.
Les amendements récents du texte initial -«reconnaissance anticipée devant
notaire» de l’enfant né d’une PMA pour les couples de femmes comme pour les
couples hétérosexuels non mariés, non distinction des deux «mères» qu’elles
portent ou non l’enfant, pas de mention de la PMA dans l’acte de naissance à la
différence des couples hétérosexuels recourant à cette technique ni de titre
spécifique dans le code civil – vont dans le même sens: ils effacent tout ce qui, de
près ou de loin, est le signe d’une différence, désormais assimilée à une «rupture
d’égalité» et à une discrimination. Les députés n’en ont pas fini avec le texte, qui
donnera lieu à des débats complexes, pour tenter de réguler une égalité devenue folle sur fond de déstructuration.

Quels sont les bouleversements qui vous paraissent provoqués par le
changement de nature de la PMA?

Ils ont été soulignés dans vos colonnes: effacement de la figure du père,
brouillage de la filiation, glissement de la finalité thérapeutique de la médecine
vers une logique de prestation de service des désirs individuels, risques
d’eugénisme et de marchandisation… J’ajouterai que le fait de pouvoir désormais «faire un bébé toute seule» permet d’éviter la rencontre charnelle et la
confrontation à toute altérité. Il renforce l’individualisme autocentré et le règne
du narcissisme. L’alliance de ce type d’individualisme avec le développement des techniques de procréation réactive un fantasme de toute-puissance en le faisant passer pour une simple évolution des mœurs et du progrès.
Le gouvernement tente de minimiser la portée de ces bouleversements en
insistant sur la mise en place de garanties et de garde-fous, alors que le projet en lui-même a déjà franchi les limites et ouvert la boîte de Pandore. Le droit et la technique doivent suivre en essayant tant bien que mal de limiter les dégâts. Tels me paraissent être le paradoxe et l’aspect insensé de ce projet de loi.

Dans ces conditions, le débat ne peut manquer de donner lieu à des discours
tournicotants pour «accompagner» des évolutions sociétales problématiques et
tenter de rassurer l’opinion publique. Les sophismes et les dénégations du genre: «On n’a pas droit à l’enfant, mais la PMA est un droit» ne manqueront pas. En l’état, ce projet risque de diviser un peu plus les Français en ajoutant une fracture culturelle aux fractures sociales qui minent le pays.
La possibilité d’avoir accès à ses origines n’est-il pas le signe d’une prise en
compte de ce besoin de filiation?
Ce qu’on appelle l’«accès aux origines», à savoir la possibilité pour un individu de connaître le «géniteur» dans des conditions précises (âge de la demande,
autorisation ou non du donneur) s’effectue sur fond d’un réductionnisme
biologique qui ne peut tenir lieu de filiation qui implique un récit signifiant. On
gomme la figure paternelle au profit d’un donneur de sperme alimentant des
stocks de gamètes pour répondre à une demande, en prenant soin de préciser qu’on veillerait bien à gérer le stock existant pour faire face à une possible diminution en cas de levée de l’anonymat..
«La prudence n’est pas de mise pour ceux qui veulent être modernes à
tout prix».
Face à cette gestion technicienne où la figure du père est absente, l’évitement de «parent 1» et «parent 2» par l’insertion de «mère» et «mère» dans l’acte de naissance m’apparaît comme une manière paradoxale et pathétique d’essayer d’introduire une touche d’humanité dans un projet culturellement déstructurant.
On aboutira à une modification du code civil et de la santé publique nécessitant de longs discours pour expliquer tant bien que mal qu’on a pris les dispositions
nécessaires pour encadrer une prise de risque anthropologique dont la légitimité
est hors de doute pour nos gouvernants. Les députés auront fort à faire pour
tenter de démêler cet imbroglio.
Pour autant, la revendication de la «PMA pour toutes» ne rencontre-t-elle
pas un certain succès dans l’opinion?
Le «principe de précaution» qui s’applique à la faune et la flore ne paraît pas de
mise quand il s’agit des enfants qui demeurent, quoi qu’en disent certains, des
êtres fragiles et dont la structuration impliquait, jusqu’à présent, l’insertion dans
une filiation qui n’effaçait pas la figure du père. Au nom de quoi peut-on prendre
le risque de l’embrouiller un peu plus? Au vu des difficultés que connaissent
nombre de familles monoparentales ou recomposées, pourquoi en rajouter?
Mais la prudence n’est pas de mise pour ceux qui veulent être modernes à tout prix.
«Circulez, nous disent-ils, il n’y a rien à voirou si peu. D’autres pays pratiquent la PMA pour toutes. C’est une évolution inéluctable. En fin de compte, cela ne
concernera pas grand monde et sera vite oublié.» Ce qu’on aurait qualifié, il y a
quelques années encore, de cynisme oud’opportunisme devient la marque d’un
«progressisme» comme une assurance pour ne pas être étiqueté «conservateur» et ostracisé par des groupes de pression.

Le plus frappant est la façon dont certains partisans de la «PMA pour toutes»
vous assènent avec un ton décontracté et assuré qu’il n’y a rien de grave en
l’affaire et qu’on peut leur faire confiance, comme s’ils disposaient des clés du
fonctionnement du psychisme et de la filiation qu’on pourrait bricoler sans
grand dommage apparent. Ils donnent l’image d’un nouveau monde transparent
et fonctionnel où la technique et l’État se doivent de satisfaire les désirs
individuels, où les dilemmes et le tragique de l’existence sont considérés comme
les marques d’esprits chagrins et passéistes. Les désirs et les sentiments n’ont
plus rien d’opaque et d’ambivalent ; ils sont sans ambiguïtés et transparents. Le
mal ne se mêle plus au bien. Pour paraphraser une phrase de Blaise Pascal «Qui veut faire l’ange» ne fait plus la bête. La référence à l’authenticité des bons
sentiments, à l’«amour» peut faire taire tous les arguments.
L’angélisme apparent et le sourire déconcertant de certains partisans de la «PMA pour toutes» font froid dans le dos. Leur fuite en avant irresponsable me paraît ouverte sur un «meilleur des mondes» des plus inquiétants. Mais les députés n’ont aucune obligation de les suivre et leur rôle n’est pas de jouer les apprentis
sorciers.
* Jean-Pierre Le Goff est l’auteur de nombreux ouvrages remarqués, tels «Mai 68,
l’héritage impossible» (La Découverte, 1998), «La Fin du village. Une histoire
française» (Gallimard, 2012), «Malaise dans la démocratie» (Stock, 2016) et «La
France d’hier – Récit d’un monde adolescent, des années 1950 à Mai 68» (Stock,
2018).

Comments are closed.

SEO Powered by Platinum SEO from Techblissonline